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Numérique et patrimoine, entre médiation et recherche

20/12/2018
Numérique et patrimoine, entre médiation et recherche

Entretien avec Monsieur Jean-Marc Hofman, adjoint au conservateur de la galerie des moulages du musée des Monuments français, à la Cité de l’architecture & du patrimoine, à Paris.

L'histoire des origines du musée éclaire nécessairement sur sa situation actuelle : elle remonte à une volonté affichée d'Eugène Emmanuel Viollet-le-Duc de rééquilibrage, tout autant intellectuel que social, en réaction au rejet de l'art "gothique" qui prévalait alors, au profit de l’Antique. Le musée de Sculpture comparée, ouvert en 1882, au Palais du Trocadéro, dont le musée des Monuments français est l’héritier en 1937, a donc eu dès sa création une fonction revendicative, mais aussi éducative et populaire.

Viollet-le-Duc a été confronté, dans cette ambition, à des questions qui se posent encore aujourd'hui, de manière renouvelée, au premier titre desquelles : "le fragment peut-il évoquer le tout ?". Le besoin de contextualisation a très tôt affleuré dans l’esprit des fondateurs. Les relevés réalisés par la commission des Monuments historiques, les dessins de Viollet-le-Duc au premier chef, ont, à cette fin, constitué de formidables ressources. Mais aussi, bien sûr, la photographie. Les maquettes, elles, arrivent un peu plus tard, à partir de 1900, avec l’Exposition universelle, sous l'impulsion d'Anatole de Baudot. Émule de Viollet-le-Duc, il est aussi titulaire de la première chaire d’histoire de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, fondée en 1887, également au Trocadéro. Certains outils de médiation, qui sont, sous un certain aspect, des outils de "virtualisation" avant l'heure, se sont rappelés à nous parfois de manière inattendue : les travaux accompagnèrent la création de la Cité de l’architecture & du patrimoine ont permis de redécouvrir dans la galerie des moulages le sol de 1878 et, avec lui, le socle d'un tourniquet à images visible sur de rares photographies (voir illustration, Tourniquet à image à gauche de la stèle).
 
De son ouverture en 1882 aux années 1930, le musée a connu un processus de transformation, dont le point d’orgue a coïncidé avec l'Exposition internationale des « Arts et des Techniques appliqués à la Vie moderne » (manifestation apparentée à une exposition universelle), en 1937. La mise en perspective des collections s’est dès lors accrue, bénéficiant de la dynamique impulsée par son directeur, le médiéviste Paul Deschamps, qui systématisa l'association de l'image à l'œuvre.
Le numérique prolonge naturellement cette dynamique qui, d'une certaine façon, lui pré-existait par les différents médiums déjà évoqués. Dans le cadre de la création de la Cité de l’architecture & du patrimoine, le musée des Monuments français a ainsi été l'un des premiers établissements à utiliser le panoramique sphérique interactif pour contextualiser ses collections de moulages de fragments d’architecture. Ce procédé permet encore au visiteur de se situer dans l’édifice : son point de vue est en effet reporté sur un plan. Les bornes incorporant la 3D, sont, elles aussi, créées dès 2004 (on pense à la modélisation de l'abbaye cistercienne du Thoronet) en vue de l’ouverture de la Cité de l’architecture & du patrimoine trois ans plus tard. Des bornes de contenu sont elles aussi proposées aux visiteurs dès 2007 : elles ont notamment pour fonction d’ouvrir le champ des collections, en proposant aux visiteurs des approches thématiques, à l’exemple de celle sur les châteaux disparus d’Ile-de-France.
 
Une réflexion, commune à ces installations, qu'il s'agit de renouveler en des temps où "l'économie de l'attention" devient un sujet en soi, est celle du temps moyen passé par visiteur. Elle concerne non seulement le flux de visiteurs et sa gestion harmonieuse, mais plus profondément, l'expérience utilisateur, qui doit tenir compte de l'ensemble d'un parcours, sa logique perçue, et les conditions dans lesquelles il s'effectue. La recherche de la quantité optimale de contenu est une quête toujours renouvelée...et le sera à nouveau, au fur et à mesure que les smartphones prennent place dans le paysage de la médiation.
 
Ce rappel historique montre en quoi le numérique vient aujourd'hui prolonger des intuitions, approfondir des pistes que nos prédécesseurs avaient, dans le paradigme technique de leur époque, déjà envisagées, voire mises en œuvre. Nous parlons aujourd'hui, avec intérêt, de la digitalisation, de la numérisation, à des fins diverses. Mais le moulage est lui aussi, dès l'origine, une virtualisation, un double et un témoin, dont la fonction et l'identité ont évolué à travers le temps. L'objectif de Viollet-le-Duc, père fondateur du musée, était ainsi de valoriser la forme, le volume de l’œuvre reproduite. Il n’entendait pas donner aux moulages un caractère "illusionniste", en restituant la polychromie ou la couleur des matériaux des originaux, comme le pratiquait par exemple le South Kensington museum de Londres ou d’autres grandes gyspothèques (musées de moulages) européennes. Les moulages devaient rester dans le ton qui était le leur à la sortie du moule.
Cette doctrine évolua peu à peu, timidement d’abord à partir de la fin du XIXe siècle, puis de manière quasi systématique à partir de 1937, avec la transformation du musée de Sculpture comparée en musée des Monuments français : les moulages anciens ou nouvellement créés furent tous badigeonnés d’un ton pierre uniforme, générique. Pour certains, on imita la texture du bois, de la pierre...et même, dans quelques cas rares, on reproduisit jusqu’à la polychromie (comme pour le tympan de Conques ou le puits de Moïse, à Champmol, près de Dijon).
 
Avec le moulage, nous entrons aussi dans le domaine que les informaticiens appelleraient "le backup". La prise d'empreinte a ainsi pu être motivée par la crainte de la disparition ou de la dégradation de l'original (pensons au relief de la Marseillaise de Rude, qui avait essuyé des tirs pendant la Commune). La prise d'empreinte est aussi une manière de se doter de sauvegardes, parfois d'autant plus nécessaires que la valeur attribuée à une œuvre est loin d’être immuable : elle est susceptible de varier (à la hausse)...à la faveur, par exemple, de sa mise en péril ! Jusqu’aux bombardements de la cathédrale de Reims en septembre 1914, l’Ange au Sourire était, de fait, peu considéré des médiévistes. Il doit sa renommée mondiale à la propagande de guerre. Cet exemple a constitué une étape majeure dans la prise de conscience de la valeur à accorder au double. Au lendemain de la dégradation de l’œuvre originale, le moulage du Sourire de Reims, unique en raison de technique à creux perdu employée pour le réaliser, fut ainsi considéré comme un autre original. Le prolongement de la réflexion était naturellement...le moulage du moulage. La technique évoluant, le relevé numérique, par lasérométrie, couplé ou non à un système d'assistance au geste, permet aujourd’hui de créer des doubles sans prise d’empreinte directe c’est-à-dire sans risque de dégradation de l’œuvre originale (pensons à la reine de Saba de cathédrale de Reims).
D'évolutions techniques en innovations, ce mouvement s'inscrit dans une constante qui en scelle la philosophie : l'échelle 1. La place faite au double s'inscrit ainsi dans une histoire faite de continuité et de nouvelles perspectives, que le numérique agrandit, rendant désormais possibles certains des rêves de nos fondateurs.
 
Plus d'information : https://www.citedelarchitecture.fr
Crédit : Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, Charenton-le-Pont

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